10.10.2008

NOUVEAU...

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MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale 8/9

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Pénalty contre Othello.

Je viens de raconter comment, metteur en scène ou réalisateur, mais surtout traducteur et adaptateur, j’étais passé de la fidélité absolue à certaines oeuvres de Shakespeare (Macbeth, Hamlet, Beaucoup de bruit, les Joyeuses commères) à des interprétations de plus en plus libres qui en situaient d’autres (Le Roi Lear, Jules César) à une époque contemporaine ou dans des lieux géographiquement plus proches de nous. En toute modestie, Cocteau, Giraudoux, Anouilh n’ont pas fait autre chose. Depuis Voltaire, beaucoup d’auteurs, et aussi de peintres comme Füssli ou de compositeurs comme Ambroise Thomas, Prokofieff ou Chostakovitch (Lady Macbeth du Comté de Minsk) se sont appropriés Shakespeare. Et nul n’a jamais reproché à Verdi d’avoir composé un Falstaff à près de 80  ans.
Cependant, à la fin des années 80, France-Culture a mis définitivement un terme à mes délires shakespeariens — impressionné par les exploits des astronautes, j'avais même songé à faire de La tempête un space opera — en refusant tout net une transposition d’Othello... dans le milieu du football.
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J’en suis grand amateur. Othello devenait donc une vedette, noire évidemment, de ce sport (titre : La perle noire), et tandis que Desdémone représentait une groupie aussi innocente que l’originale, l’intrigue était fomentée par un Iago gardien de but. Je reconnais que c’était pousser le bouchon (et le ballon) un peu loin. D’autre part, à France-Culture, on est bien trop guindé, élitiste et intello pour s’intéresser au foot, ce sport populaire. C’était dix ans avant que l’équipe de France remporte la Coupe du monde.

MATEO
C’est la Cause. C’est la Cause, ô mon âme. Cependant, je ne veux pas verser son sang, comme pour les autres. Je ne veux pas entailler d’une plaie ce sein plus blanc que la neige tourbillonnante. Pourtant, elle doit mourir. Sinon, elle en trahira d’autres. Et elle mourra. Oh ! nous ne dérangerons personne, rassurez-vous. Une oie blanche, sur la neige, ça ne se remarque pas, sauf quand on la saigne. Et je ne la saignerai pas. Éteignons sa lumière, puis cette autre lumière. Mais si je t’éteins, toi, flamme légère, je puis te ressusciter, si je change d’avis. Par contre, si j’éteins celle de sa vie à elle, le plus merveilleux ouvrage de la bienfaisante nature, où trouver la céleste étincelle qui pourra la rallumer ? Ô rose, lorsque j’aurai coupé ta tige, je ne pourrai plus te rendre l’âme qui te faisait fleurir. Il faut te laisser dépérir. Je veux te respirer vivante.
Il embrasse Déa (Desdémone) endormie.

Il m’a fallu attendre bien plus de dix ans, pour que les éditions Gallimard me remettent dans le droit chemin. Tout d’abord, mon ami Gérard de Cortanze m’a donné le choix, pour sa nouvelle collection Folio Biographies, sous l’égide d’Yvon Girard, entre plusieurs auteurs, dont le cher William. Sans une seconde d’hésitation, je me suis mis au travail, qui m’a permis de revisiter la plus grande partie de l’opus et de me pencher sur l’existence, souvent assez mystérieuse, du grand homme.

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Il existe en effet, dans son curriculum, que beaucoup d’auteurs ont détaillé, une partie « années obscures », comme celles de Jésus, où on ne sait trop ce qu’il faisait ni à quoi il s’occupait. Apprenti comédien, sans aucun doute, mais aussi précepteur, nègre littéraire, et même palefrenier, à la porte des théâtres, tenant la bride les chevaux de seigneurs venus assister au spectacle. C’est à partir de 1592 que l’on retrouve à Londres une trace désormais ineffaçable puisqu’il connaît tout de suite un grand succès avec sa trilogie historique d’Henry VI.

J’ai réussi, avec l’aide de quelques auteurs britanniques indiscutables, à préciser certains points et même à faire quelques découvertes. Par exemple, Shakespeare, qui était resté catholique malgré un protestantisme assez strict, allant quelquefois jusqu’à la persécution, a été impliqué dans la Conspiration des poudres, dont l’un des participants était son cousin. Rappelons que cette conspiration menée par des catholiques, en 1604, projetait tout simplement de faire sauter le Parlement, en même temps que le nouveau roi, Jacques Ier, successeur Liza.pngd’Élizabeth. Et on peut s’interroger sur le rôle qu’il a joué auprès de celle-ci en permettant que le favori de la reine, le comte d’Essex, fasse rejouer Richard II, histoire d’un souverain déchu, au moment où il voulait soulever le peuple contre elle.

Il n’est pas exclu, d’autre part, que l’auteur de La tempête ait eu des liens étroits avec la franc-maçonnerie, apportée d’Écosse dans ses bagages par le fils de Marie Stuart. Maintes références, en particulier dans cette dernière pièce, le prouvent, et il est évident que l'immense silhouette de Prospero, tel le  Sarastro de La flûte enchantée, était un initié.

Enfin, si l’on se rappelle que les protecteurs de Shakespeare n’étaient pas tous des hétérosexuels affirmés, et qu’ils se complaisaient dans l’ambiance des coulisses, où les rôles de femme étaient interprétés par des garçons, on peut se poser des questions sur la sexualité du Barde, auquel on n’a jamais connu aucune maîtresse officielle et qui mêle à l’envi dans ses pièces, surtout La nuit des rois ou Comme il vous plaira,  les travestissements. D’autre part, on images-3.pngs’est longuement interrogé, mais plus beaucoup aujourd’hui, sur les liens réels qu’il pouvait avoir avec le dédicataire des Sonnets, à qui il adresse de véritables messages amoureux, quand il ne lui fait pas des scènes de jalousie très féminines.

CXLIV
Heureux et sans espoir j’éprouve un double amour,
Qui m’attire toujours ainsi qu’un double esprit :
L’un, mon ange, est homme blond et beau,
L’autre, un esprit mauvais, femme couleur du mal.

Pour me gagner plus tôt l’enfer, ma funeste femelle
Cherche à me dérober mon bon  ange,
Et en flattant sa pureté de son infâme orgueil
Veut corrompre mon saint pour en faire un démon.

Mon ange s’est-il transformé en démon ?
J’en conçois le soupçon sans pouvoir l’affirmer,
Mais étant miens tous deux et tous deux l’un à l’autre,
C’est en enfer que je crois voir mon ange.

Jamais je ne saurai et vivrai dans le doute
Tant que l’ange mauvais ne vaincra pas le bon.

Cela contrariait-il l’image que l’on a généralement de Shakespeare : un bon père de famille, bien qu’ayant laissé toute sa vie son épouse à Stratfort, avec les enfants, soucieux avant tout, grâce aux royalties de ses pièces, de placer convenablement son argent en achetant des maisons et des terres, finissant son existence, tel un paisible rentier, sous les ombrages de sa ville natale, dans une maison, New Place, dont il était le nouveau propriétaire ?

Il n'en était pas moins, et avant tout, poète, à une époque où l'on ne jurait que par Sir Philip Sidney (auteur d'Arcadia et de l'Éloge de la Sidney.pngpoésie), mais où la poésie ne circulait souvent que sous le manteau ou de salon en salon. Et c'est précisément en poésie qu'il s'illustra tout d'abord, justement avec les Sonnets, surnommés Sugard Sonnets par un contemporain mais qui ne devaient paraître en recueil qu'en 1609, et par le poème très classique Vénus et Adonis.

Rien n’est incompatible, durant cette période de la Renaissance où l’on découvrait le reste du monde toutes voiles dehors, où l’Angleterre affirmait sa suprématie sur terre et sur les mers, après la déroute de l’invincible armada espagnole en 1588, où Galilée révolutionnait l’idée que l’on se faisait du monde terrestre.
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À suivre...

 

03.10.2008

MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale 7/9.

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Ave César.

Les problèmes de distribution sont quelquefois difficiles à résoudre, mais toujours révélateurs de l’état d’esprit dans lequel l’affaire va se dérouler. J’avais eu Jacques Duby et Claude Rich, je venais de diriger Dufilho, je regrettais encore Laurent Terzieff, pour Macbeth. Lorsque j’ai décidé de m’attaquer à Jules César, dans les années 80, un quatuor s’est imposé à moi, et j’étais bien décidé à ne monter la pièce que images-8.pnglorsqu’il serait libre. Le rôle-titre, ce serait Guy Tréjan, qui avait déjà participé à quelques-unes de mes meilleures réalisations, de même que Jean Topart (Brutus), avec qui j’avais produit une adaptation de Lovecraft : La musique d’Éric Zahn, musique originale de Claude Ballif, primée au Concours d’oeuvres radiophoniques. Cassius ne pouvait être interprété que par Michel Bouquet, que ses succès cinématographiques avec Chabrol n’éloignait pas de la radio, qu’il adorait. Je lui avais réservé une fin de choix en le faisant se suicider, au lieu de se planter banalement un glaive dans le corps, en enfonçant sa tête dans le canon d’un lance-roquette, tandis que la bataille de Philippes faisait rage autour de lui, sur fond sonore de La Chevauchée des Walkyries, qui illustrait déjà Apocalypse now. Vaneck.pngEnfin Pierre Vaneck, mon complice de toujours, avec lequel j’avais réalisé, avant la télé, l’interminable feuilleton de Robert Arnaut Le lion des Pyrénées, avant de le retrouver pour Le hussard sur le toit de Jean Giono, Pierre Vaneck, donc, jouerait Marc-Antoine. Et comme pour le quatrième tiers du César de Pagnol, un cinquième élément est venu s’ajouter à ce quatuor : Judith Magre, encore, dans le rôle de Calpurnia, que César (Jules) eut le tort de ne pas écouter lorsqu’elle l’adjurait de ne pas se rendre aux Ides de Mars, avant qu'une voix s'élève de la foule, celle d'un devin, pour lui crier de prendre garde — dans ma réalisation, celle de Darling Légitimus, représentant en quelque sorte la minorité noire (Darling, incroyable nounou antillaise, était la grand-mère de Pascal Légitimus : au studio, elle fredonnait des biguines tout en tricotant, sans se soucier le moins du monde qu’il y ait des micros, ni qu’elle gênait le travail des autres comédiens, qui l’adoraient. Nous l’adorions tous).

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aff.Jules.png Bien entendu, tout le monde a en mémoire l’excellent film de Mankiewicz avec Marlon Brando. Un des moments forts de ce film, et de la pièce, est la façon dont Marc-Antoine, le protégé de César, doit se garder de la fureur meurtrière des conjurés menés par Brutus, avant de faire, au Forum, le célèbre discours qui va retourner contre eux l’opinion publique. Imagine-t-on un studio de radio transformé en Forum romain, avec la populace de figurants qui hurle son accord ou son désaccord, et Marc-Antoine (Tony), impavide, la manipulant avec le cynisme d’un grand politique, soutenu par son désir de vengeance, devant la dépouille mortelle de César, à  ses pieds ?

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TONY
Citoyens, amis ! Je viens inhumer César, non faire son éloge. Le mal qu’un homme a fait lui survit, mais le bien, souvent, est enterré avec ses os. Qu’il en soit ainsi pour César !
Silence, Tout le monde écoute.
Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux. S’il l’était, ce fut un grave défaut, qu’il a chèrement payé. Pour moi, grâce à l’autorisation de Brutus — car Brutus est un homme honorable —, je viens parler aux funérailles de César. Il était mon ami...
Coup de sifflet dans la foule, sans écho.
... Un ami juste et fidèle. Mais Brutus dit qu’il était ambitieux. Et Brutus est un homme honorable. Au cours de la dernière guerre, César s’est comporté en héros, ses victoires ont enrichi l’État, elles l’ont même sauvé. Est-ce en cela qu’il s’est montré ambitieux ? Chaque fois que les pauvres pleuraient, César versait des larmes. L’ambition est, je crois, d’un matériau plus rude. Mais Brutus dit que César était ambitieux, et Brutus est un homme honorable. On fait aujourd’hui à César un procès d’intention, mais qui peut dire le président qu’il allait être ? Car il aurait été élu, vous le savez. Vous l’auriez élu. Qui connaissait ses projets, à part lui-même ? Qui aurait pu jurer que ce qui le guidait, c’était le pouvoir personnel ? Qui ? Mais Brutus dit qu’il était ambitieux, et c’est vrai : Brutus est un homme honorable. D’ailleurs, je ne suis pas ici pour contester ce que dit Brutus. Je suis ici pour dire ce que je sais, ce que vous savez tous, par exemple que vous l’aimiez. Oui, vous l’aimiez. Et ce n’était pas sans raison. Alors, pour quelle raison vous défendez-vous aujourd’hui de pleurer ? Ô bon sens, je crois que tu t’es réfugié aujourd’hui chez les bêtes sans conscience, et que les hommes ont perdu la raison. Pardonnez-moi : le coeur me manque. Il est là, sur le sol, à côté de César. Je suis obligé d’attendre qu’il ait repris sa place dans ma poitrine.
Il se recueille, ou feint de se recueillir durant quelques instants.
Vaneck m’a donné ce jour-là une grande leçon de comédie : ayant répété classiquement, en déclamant son texte et en apostrophant la foule, il a changé de registre du tout au tout au moment de l'unique prise, et en la séduisant sur le ton de la confidence. Mitterrand au lieu de De Gaulle, si l’on veut. Montrant ainsi qu’un grand texte résiste à toutes les vicissitudes, même à celles imposées par un adaptateur pourtant fidèle, quoique s’attribuant avec arrogance un texte qui ne lui appartient pas, mais respectueux à la lettre des passages les plus essentiels. Prouvant aussi que Shakespeare s’adapte à toutes les époques, que ses personnages peuvent endosser tous les costumes même les plus contemporains, que seul compte ce qui se passe en leur for intérieur et qui est l’essence même de la nature humaine.
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On peut cependant, à partir de cette dernière pièce, s'interroger sur les opinions politiques de son auteur. Jamais flagorneur, même quand il produit Les joyeuses commères de Windsor pour complaire à la reine, qui souhaitait revoir sur scène le personnage de Falstaff, ou Henry VIII, le propre père de la souveraine, mais après la disparition de celle-ci, il ne semble pas toujours du côté du peuple, comme on le voit dans Coriolan, dont le héros affiche un grand mépris à son égard. Mais était-il du côté des rois, dont il a retracé au fil de ses pièces une somptueuse mais impitoyable biographie ? Souvent, il est bien peu tendre à leur égard, par exemple pour les deux Richard II et Richard III. Il ne dépendait pas d'eux, comme Molière ou Racine, mais on peut dire que d'une certaine façon ils dépendaient de lui, puisqu'il était en quelque sorte commis à leur postérité, et à leur place future dans l'Histoire. Quoi qu'il en soit, il savait plaire au public populaire, qui lui assurait succès, notoriété... et revenus appréciables, parce qu'actionnaire de sa propre compagnie, d'un propriétaire foncier — une maison à Londres, une à Stratford, des biens divers — et d'un bourgeois aisé. Et c'est ainsi que Shakespeare is great !

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À suivre...

 

26.09.2008

MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale 6/9.

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Échec au roi fou.

Au cours des années 70, ma femme et moi avions l’habitude de nous rendre assez régulièrement en Angleterre, parfois avec les enfants, très jeunes alors, mais c’est seulement à l’approche des 80 que nous avons poussé une pointe jusqu’à Stratford, où le culte du Barde règne à plein. Ainsi qu’à Illiers (Eure-et-Loir) où le nom de Marcel Proust est écrit partout, et à Salzbourg, où Mozart figure jusque sur des boîtes de chocolat, il n’est pas un établissement de cette petite ville du Warwickshire, que Shakespeare mettait deux jours de diligence à rejoindre depuis Londres, qui ne se réfère à lui. On le découvre en buste tombeau.pngdans l’église (catholique) où il fut porté sur les fonds baptismaux et enseveli, en pied sur un mémorial où il est entouré de plusieurs de ses personnages, la Royal Shakespeare Company donne régulièrement son festival dans une réplique du théâtre du Globe (la première ayant brûlé en 1932) et on visite la maison natale, où sont exposées, en annexe, quelques éditions originales : j'en ai rapporté un poster, affiché depuis lors en bonne place dans mon bureau, et auquel j'ai simplement rajouté une belle paire de moustaches. Le portrait est-il authentique ? En tout cas, ce culte stratfordien, c’est beaucoup pour un auteur dont on a contesté longtemps jusqu’à l’existence, mais n'en est-il pas de même par exemple à Lourdes où nul, exceptée la petite Bernadette Soubirous, n’a jamais rencontré la Sainte Vierge ?
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sépulture et maison natale à Stratford

Ce séjour avec ma famille en Angleterre devait avoir une autre conséquence.
Nous logions à Maidenhead, sur les bords de la Tamise, dans une auberge d’où l’on voyait des bateaux de plaisance stationner dans l’attente du passage d’une écluse. Alors que nous jouions sur un golf miniature, à l’arrière de l’auberge, il m’est venu une idée superbe : Lear.pngtransposer Le Roi Lear dans notre belle région du sud-ouest de la France, à laquelle je suis viscéralement attaché, et qui bénéficie, comme on le sait, d'une forte ascendance britannique. Ce serait un vieillard bougon qui courrait les champs de courses au grand dam de ses deux filles aînées et qui finirait fou pour avoir chassé sa petite Cordelia (Julie), une teen ager assez flirteuse et peu soucieuse de l’héritage de son vieux père, à qui elle voue cependant un amour très profond.

RÉJANE
Père, Julie refuse de vous témoigner son amour, comme nous l'avons fait, ma soeur et moi, mais elle ne refuse pas l'héritage, au contraire. Pourquoi ne pas avouer qu'elle a des vues sur votre maison ?
JULIE
Je me moque de l'héritage.
RÉJANE
Vous voyez, père : elle se moque de vos largesses. J'ai toujours pensé que cette petite n'aimait rien, ni personne.
LE VIEUX
Je me garderai bien de dire qu'elle nous aime, en effet. Il est évident qu'elle n'est qu'une sale petite égoïste, une sans coeur. Mais je vais te payer de retour, Julie. Tu vas recevoir ton dû, comme chacune ici a reçu le sien. Et puisque tu n'es pas capable de me montrer une seule marque d'affection, je ne te donnerai pas, moi, une seule parcelle de ce qui m'appartient. À partir d'aujourd'hui, inutile de me considérer comme ton père : je te renie. Tu peux aller te noyer dans la mare : je ne verserai pas une seule larme sur toi. Je déclare que ma fille cadette n'a jamais existé, j'ai oublié que j'en ai une, et je ne veux plus jamais te voir devant moi. Va-t'en ! Baï-t'en ! Te boli pas mes bese. Me heshasti ! Baï-t'en ! Baï-t'en !

On connaît ces champs de courses provinciaux, généralement consacrés au trot attelé, où la bourgeoisie locale va risquer quelques sous en se congratulant et en encourageant les canassons de la voix et du geste. Mon titre était tout trouvé : "Roi Lear" serait le nom d’un cheval, et ma nouvelle adaptation de Shakespeare, pour laquelle j’ai d’abord échoué à en faire un roman avant de la confier à la radio, serait : Le Roi Lear dans la troisième.

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C’était osé, mais le vent, si j’ose dire, soufflait de mon côté, puisque pour l’immense orage servant de cadre à la folie de Lear, j’ai pu me servir d’un événement récent : les catastrophiques inondations qui ont ravagé cette année-là le département du Gers, et voilà le vieux Lear réfugié, à la suite de ses débordements personnels, ceux d’un joueur invétéré et d’un père indocile, sur le toit d’une étable à cochons, en compagnie d’un ami, Sagnet, qui ne le quitte jamais (Kent) et d’un jeune arabe, Chérif, rencontré par hasard (le fou).

LE VIEUX
Qui est là ?
CHÉRIF
Votre fou préféré, m’ami. Nous avons dû nous noyer. (Regardant autour de lui) Non, nous ne nous sommes pas noyés, mais ça n’en vaut guère mieux.
LE VIEUX
Sagnet !
CHÉRIF
Allah soit loué ! Nous voilà au complet : fou et bouffons. Allah nous a envoyé sa ceinture de sauvetage. La comédie continue.
LE VIEUX
Où sommes-nous ?
CHÉRIF
Sur une maison. Remarquez : j’ai dit sur, et pas dans une maison. Sur le toit, pour ainsi dire, mais au sec.
SAGNET
Vous entendez ?
Grognements de porcs, en 2e plan.
CHÉRIF
Oui, ce sont de gentils gorets qui découvrent qu’ils ne savent pas nager. J’en déduis que ce toit est celui d’une étable à cochons. Mais rassurez-vous : nous ne les entendrons pas longtemps. L’eau monte.
SAGNET
Il faut filer !
CHÉRIF
Du calme, fils ! Ceci n’est pas un très bon jour pour se mettre à la nage.
Il retire sa veste et l’étend à plat sur le toit.
Mais comme tous les jours, nous n’en ferons pas moins notre prière, en direction de La Mecque bénie et du divin soleil, qui ne manque pas de se lever chaque jour, malgré tout.
Le Vieux l’observe d’un air méchant.
LE VIEUX
Avec qui as-tu rendez-vous ce matin ? Avec Mahomet ?
Puis il regarde le ciel d’un air encore plus méchant.
Tu es sûr qu’il se trouve par là ? Pourquoi pas de l’autre côté ?
Soudain en colère.
Demande-lui donc pourquoi il nous a laissé tomber !
Les rôles des deux compagnons du Vieux étaient interprétés respectivement par Paul Crauchet et Amidou, le jeune acteur marocain révélé Catherine.pngpar André Cayatte dans son film sur la peine capitale, tandis que Cordelia, renommée Julie, s’incarnait en Catherine Laborde, dont on ne sait pas toujours qu’en dehors de ses élégantes présentations du bulletin météo — mais elle ne pouvait prévoir les turbulences de mon Roi Lear —, elle est une très grande comédienne, qui m’a accompagné dans plus d’une aventure risquée.

Ce Roi Lear en était une, toujours en décors naturels et en  stéréo, à ceci près que seuls les premiers étaient mis en boîte sur place, dans le Gers, sous la direction du chef-opérateur Daniel Toursière et avec un bruiteur de talent, Louis Amiel, qui m’a suivi durant presque toute ma carrière, tandis que les interprètes enregistraient leur rôle, bien au chaud, dans les studios de la Maison de la Radio. Je n’ai pas encore cité le principal, celui qui a endossé le rôle écrasant de Lear, mais il est bien évident que, dans ce contexte, il ne pouvait revenir qu’à un seul et unique acteur : Jacques Dufilho, gascon de pure origine, pour qui j’avais écrit mon adaptation. Il fut de bout en bout sublime.

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LE VIEUX
Je me suis mis en colère contre mes filles, et j'ai chassé la plus jeune, mais n'importe quel père en aurait fait autant à ma place. J'en avais le droit. Non, je n'en avais pas le droit. Je ne dirai plus que j'en avais le droit. Je ne dirai plus que je les ai nourries de mon sang, et qu'elles sont ingrates. J'ai eu tort. Je reconnais que j'ai eu tort. (Un temps) Pourtant, il y en a qui ont fait pire que moi. On me reproche d'aller avec des putains, mais ceux qui me le reprochent iraient volontiers à ma place. On m'accuse de dilapider l'argent de mes filles, mais le moindre banquier en fait autant lorsqu'il s'occupe de leurs intérêts. Et je ne tromperai jamais personne autant qu'un homme politique. La respectabilité cache tout, et moi, je n'ai pas été respectable. Voilà ce qu'on me reproche. Mais je ne suis pas coupable. Ou alors, tout le monde l'est. Coupable !

On a pu se rendre compte, à ces extraits et à la façon dont j’avais traité Le Roi Lear, que je m’écartais de plus en plus de l’original. Shakespeare n’était plus qu’un cousin éloigné, auquel j’empruntais sujet et personnages mais pour les accommoder à ma façon. Je devais faire pire ensuite en situant Jules César... pendant une campagne électorale américaine, avec flonflons et grand défilé sur la 5e Avenue. Le titre : Big Caesar.

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À suivre...

19.09.2008

MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale 5/9

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Retour à Hamlet.

Claude R.pngQuelques années après cette réalisation de Macbeth à Royaumont, en 1974 pour être précis, je suis allé trouver dans sa loge Claude Rich, qui jouait alors Le vicaire au Théâtre de Paris. J’étais chargé d’une ambassade, de la part d’Yves Jaigu, alors directeur de France-Culture, et de Francis Antoine, responsable des programmes : lui proposer d’interpréter pour notre chaîne soit Lorenzaccio soit Hamlet. À ma grande satisfaction, il a choisi ce dernier (alors qu’il devait incarner un peu plus tard la pièce de Musset à la Comédie française sous la direction de Franco Zeffirelli). De nouveau au travail sur le texte, qui n’en finit pas de faire découvrir ses richesses, mais cette fois version intégrale, quatre heures en tout, et beaucoup de corrections pour éclairer l’intrigue, rendre le dialogue plus fluide, accentuer les effets dramatiques, soutenus de surcroît par une musique originale de Georges Aperghis, un des compositeurs les plus talentueux que j’aie jamais rencontrés. Je me souviens de la façon dont il avait traduit, par une succession ingénieuse de tierces et de quartes ascendantes la longue montée vers les remparts d’Elseneur, où Hamlet va rencontrer le spectre de son père. Ainsi que de son illustration des couplets Edith Scob.pngchantés par Ophélie devenue folle.


OPHÉLIE
Dis-moi ô comment reconnaître
Du faux un amour véritable :
Il porte bâton et sandale,
Et sur sa tête un chapeau rond.

Bonne dame, il est parti,
Il est mort, il est enfui,
À sa tête une bruyère,
Une pierre à ses talons.

Hamlet est une tragédie, c’est-à-dire le combat désespéré d’un homme contre son destin, dont les circonstances politiques ont fait une fatalité. Pour faire apparaître le rôle des circonstances, Claude Mourthé n’a pas éprouvé le besoin de rechercher des « éclairages » inédits. Il n’a pas eu à forcer Shakespeare, à le mettre au goût du jour. Il lui a suffi de nous faire entendre ce qui est écrit. Mais de nous le faire entendre de l’intérieur. Seule, une direction rigoureuse, inspirée, des comédiens pouvait permettre d’arriver à ce résultat. Télérama déc.73.

Il est rare de sentir un tel accord entre les divers éléments d’une oeuvre radiophonique. De la traduction — à la fois de totale fidélité et de brillante recréation — à l’adaptation intégrale de la tragédie de Shakespeare pour en mobiliser toutes les puissances évocatrices et dramatiques, jusqu’à la réalisation, véritable invention d’un espace sonore dans toutes ses dimensions. Le Figaro 30/12/71.

Magre-1.png Claude Rich a été admirable : normal, le rôle était fait pour lui, et tout comme Gérard Philipe et Michel Bouquet, il est bien regrettable que ces trois immenses acteurs ne l’aient jamais interprété au théâtre.
Ses partenaires étaient cette fois Daniel Ivernel (le Roi), Judith Magre (la Reine), Édith Scob (Ophélie), Claude Piéplu (Polonius), Denis Manuel (Laerte), Jean-Marc Bory (Horatio), Jean-Roger Caussimon et Martine de Breteuil (les comédiens), Jean-Pierre Andréani (Fortinbras), Harry-Max (le fossoyeur).
Une des scènes clés est celle où Hamlet doit subir, à l'instigation du roi, les remontrances de sa mère. C'est le contraire qui se produit, alors même qu'Hamlet, qui a horreur du sang, vient d'assassiner par mégarde le conseiller Polonius, père d'Ophélie,  qu'il a pris pour l'usurpateur.
HAMLET, à sa mère.
Vous, cessez de vous tordre les mains ! Paix ! Asseyez-vous, que je vous torde le coeur, oui, je m’en vais le tordre, s’il n’est pas toutefois d’un matériau trop dur, et si la maudite habitude ne l’a pas cuirassé contre toute raison.
LA REINE
Qu’ai-je fait pour que tu oses élever ainsi la voix contre moi ?
HAMLET
Un acte qui souille la grâce et la rougissante pudeur, un acte qui fait de la vertu une hypocrite, ôte le rose du front d’un  amour innocent pour y poser une pustule, rend les voeux du mariage aussi faux que serment de joueur : après lui, un contrat n’a plus d’âme, et la douce religion n’est qu’une rapsodie de mots ; le ciel rougit, sa matière solide, complexe, la face morne, comme au jour du jugement, se révulse !
LA REINE
Quel acte, mon Dieu, pour gronder si fort à son prologue ?
HAMLET
Voyez ce portrait-ci, et voyez celui-là : ils représentent les deux frères. Voyez : quelle grâce dans ce sourcil ; les boucles d’Hypérion, le front même de Jupiter, pour menacer et pour commander ; l’oeil de Mars, le port du messager Mercure quand il vient se poser sur une colline entre ciel et  terre. Par l’assemblage de ces traits, les dieux ont voulu montrer, à n’en pas douter, ce qu’est un homme : c’était votre mari. Et voici votre mari, épi gâté, injure à la santé de son frère. Avez-vous des yeux ? Avez-vous pu quitter le haut d’une montagne pour paître dans ce bourbier ?
À propos de la mère d'Hamlet, il y a deux hypothèses, montrant bien l'infinité de nuances entre lesquelles, pour le même personnage, doivent choisir un metteur en scène — et une actrice : est-elle une pauvre femme incapable de se contrôler, ni de résister à un individu peu recommandable qui, à travers elle, ne vise que le pouvoir ? Ou bien, comme dans le dernier Ostermeier, à Avignon, quelque peu nympho, n'a-t-elle pu s'empêcher de tromper son mari, et n'est-elle qu'une dangereuse manipulatrice ayant poussé son amant à commettre le meurtre ? Le débat est ouvert. Et on peut évidemment reparler du fameux complexe d'Oedipe, qui a nourri des générations de psys et de dramaturges. Comment considérer la scène ci-dessus autrement que celle d'un amant doublement frustré : on tue à Hamlet son père biologique — l'aimait-il, lui qui le traite de "vieille taupe ?" —, et c'est son oncle, cette canaille, qui lui vole une nouvelle fois ce qu'il aime le plus au monde, comme nous tous : sa mère.
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Mais il n'y a pas que du drame dans Shakespeare. Sans parler des comédies drôles et scintillantes comme Le songe ou Peines d'amour perdues, il n'hésite pas à faire rire et pleurer tour à tour, ou à la fois. Admirons la maestria et le "culot" de l'auteur lorsqu'il ne craint pas d'insérer précisément dans Hamlet, en pleine tragédie — déjà trois morts, dont la prétendue bien-aimée et son père — une scène qui devait faire rire aux éclats les spectateurs du Globe, celle des deux fossoyeurs, juste avant les obsèques, bien tristes, d'Ophélie, puis de faire apparaître, alors qu'il a conscience de l'issue fatale — même si "pas un passereau ne tombe sans un ordre du ciel" —, un courtisan précieux et ridicule, Osric, qui va mettre en place le duel truqué et, par conséquent, l'issue mortelle de toute l'histoire.
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Autour de Claude Rich, pour France-Culture, la distribution s’était faite sans heurt, excepté pour le rôle du roi, Claudius le régicide, pour lequel je n’arrivais pas à Meurisse.pngtrouver l’acteur idéal. Un coup de téléphone à Paul Meurisse, interprète de Brutus dans le Jules César monté par Jean Renoir aux arènes de Nîmes, m’a valu cette réponse, extrêmement courtoise : « Mon cher, quand on joue Hamlet, c’est Ivernel.pngHamlet qu’il faut jouer, et comme je n’ai plus l’âge du rôle... » Ce fut donc Daniel Ivernel, dont les nuages de postillons qu’il propulsait devant lui décourageaient souvent ses partenaires. Il a néanmoins été excellent dans Claudius. Encore un cher disparu.
LE ROI
Ô le puant forfait, qui monte jusqu’au ciel ! Ô la plus ancienne et la plus originelle des malédictions, celle du meurtre d’un frère ! Prier. Je ne peux pas. Mon besoin de prier est aussi fort que ma volonté, mais ma faute, plus forte encore, défait mon intention, et tel un homme astreint à une double tâche, j’hésite à en choisir une et néglige les deux. Quoi ! cette maudite main est couverte, gros comme elle-même, du sang d’un frère, et il n’y a pas assez de pluie dans le ciel pour qu’elle redevienne aussi pure que neige ? À quoi sert la miséricorde si elle n’ose affronter le visage du crime ?
Il n'y a pas que les vedettes et les grands premiers rôles pour occuper la scène — ou le micro. Dans la troupe de Shakespeare, les Chamberlain's men, chacun pouvait le temps de quelques répliques, se faire remarquer du public. Gueux et pendards, en particulier, foisonnent dans Henry V, Les Joyeuses commères ou encore Le conte d'hiver, avec ce brigand d'Autolycus, créé par Louis Jouvet dans la mise en scène de Jacques Copeau au théâtre du Vieux Colombier. On a peine à trouver le nom de ces acteurs modestes, très justement appelés "utilités", même dans le Folio de 1623 où la troupe est répertoriée. S'il est avéré que Shakespeare lui-même a tenu dans Hamlet le rôle du spectre, et si on trouve partout le nom de William Kempe, le "clown" de service, qui a assumé celui de Roderigo rouage essentiel d'Othello, ou dans La mégère celui de Biondello, le valet annonçant l'arrivée de son maître Petrucchio en des termes qu'un Daniel Sorano sut rendre éminemment comiques, au Grenier de Toulouse, et aussi Jean-Paul Belmondo dans la belle traduction d'Audiberti mise en scène par Georges Vitaly avec Pierre Brasseur et Suzanne Flon ?
À notre époque, deux autres comparses ont au moins connu une sorte de consécration dans une pièce — et aussi un film épatant, Lion d'or à Venise en Rosencrantz.png1990 — de Tom Stoppard : Rosencrantz et Guildenstern sont morts. C'est une réplique d'Hamlet, après que les deux espions de Claudius ont été éliminés par celui qu'ils devaient mettre à la raison. On assiste à la tragédie en quelque sorte des coulisses, à travers la vision personnelle des deux lascars. Au théâtre Antoine, à Paris, la pièce a été mise en scène par Claude Régy, ce dernier confiant à Michael Lonsdale et à Bernard Fresson ces deux rôles inventés par Shakespeare, des rôles secondaires mais si indispensables à l'action. Jean-Luc Moreau et Pierre Arditi les ont repris en 1976, avec succcès.
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Pour en revenir à la radio, le grand public ne s’en soucie pas toujours, mais ses amateurs le savent : elle donne lieu, assez souvent, à de grandes réussites d’interprétation, avec les plus grands acteurs. J’ai pour ma modeste part dirigé — mais est-ce bien le mot ? j’ai plutôt appris d’eux — des Pierre Fresnay, Michel Simon, Françoise Rosay, Jean-Louis Barrault, Madeleine Renaud, Françoise Fabian, Jacques Dufilho, Philippe Noiret, Emmanuelle Riva, Claude Dauphin, Jean-Roger Caussimon, Pierre Dux et Fabrice Lucchini, alors à ses débuts. Ils ne m’ont jamais fait oublier, avec tout le respect que je leur dois, la modeste salle de patronage où je faisais répéter des débutants comme moi, où j’attendais tout du théâtre en modeste artisan qui n’a jamais oublié ce précepte fondamental de Louis Jouvet, encore : « Le théâtre obéit à des règles strictes, que nul ne connaît ». J’ajouterai : « heureusement », sinon aucun apprenti comédien ou metteur en scène n’oserait mettre le pied sur une scène.
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À suivre...

 

12.09.2008

MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale 4/9


Pourquoi My Shakespeare ? Ce n'est qu'un point de vue très personnel. Et le récit de quelques expériences vécues, au théâtre et à la radio, du cheminement que j'ai pu faire à travers l'oeuvre où, sans cesse, il reste quelque chose à explorer et à découvrir. Sans chercher à rivaliser avec les nombreux universitaires, exégètes et créateurs qui se sont penchés sur l'oeuvre. Avec toute la modestie d'un artisan qui, ainsi que ceux nommés ci-dessus, a cherché à faire entendre cette voix unique. André Suarès n'écrivait-il pas à son ami Romain  Rolland : "Je me brouillerai peut-être avec quelqu'un qui n'aime pas Shakespeare".

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Macbeth à l'abbaye.

Très peu de temps après ma période bordelaise, à la fin des années 60, le bon vieux projet de Macbeth en stéréo et en décors naturels a revu le jour, pour France-Culture et France-Musique. Pas de restriction de budget cette fois, mais un splendide lieu d’enregistrement, l’abbaye de Royaumont, et une solide distribution pour laquelle j’avais malheureusement raté Laurent Terzieff (Macbeth) et Jean-Claude Drouot (Banquo), mais dans Fresson.pnglaquelle jouaient Bernard Fresson (Macduff), Jean-Marc Bory (Banquo), Louis Arbessier (Duncan) et Denis Manuel (Malcolm). Je salue ici leur mémoire : c’étaient de grands amis, des artistes incomparables, et c’est ainsi qu’autour de moi le cercle des comédiens fidèles se rétrécit de plus en plus en ne me laissant, à moi et au public, que le souvenir de leurs prestations remarquables et des grands rôles qu’ils ont défendus.
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LADY MACBETH
Va t’en, tache damnée ! Va t’en, te dis-je ! — Une, deux... Allons, il est grand temps d’agir. — Comme l’enfer est sombre ! —  Encore l’odeur du sang ! Tous les parfums de l’Arabie ne sauraient purifier cette petite main.
Ce qu'il y a de passionnant, dans le théâtre shakespearien, c'est le moment de crise, celui où le personnage "disjoncte", telle Lady Macbeth dans sa célèbre scène de somnambulisme, ci-dessus, une Lady Macbeth rongée par le remords de l'acte sanglant — l'assassinat du roi — qu'elle a perpétré. Mais aussi Hamlet, dont l'apparition de son père assassiné paraît avoir dérangé le cerveau — est-il vraiment fou ? —, ou encore Léontes, le cocu imaginaire du Conte d'hiver, Timon d'Athènes découvrant la cupidité et l'hypocrisie de ses semblables, Richard III pressé de tous côtés par ses ennemis, même les morts, et naturellement Lear, errant sur la lande déserte au cours de scènes inoubliables où il se rencontre, en plein orage, avec Edgar, qui feint d'être fou, et un fou de cour pimentant l'action de ses réparties cyniques. "Ils sont fous, ces humains !" s'exclame Puck dans Le songe d'une nuit d'été. André Suarès lui a fait écho dans son Shakespeare, poète tragique : "Tout le monde est fou dans Shakespeare". Et peu avant l'époque élisabéthaine, le philosophe néerlandais Érasme venait d'écrire un ouvrage qui allait lui aussi traverser les siècles : Éloge de la folie. L'auteur de Macbeth l'avait sûrement lu.
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À Royaumont, Sylvie Artel (Lady Macbeth) termina sa scène de somnambulisme, aux flambeaux, par une véritable crise de nerfs, tandis que Jean Leuvrais (Macbeth) faisait résonner le splendide monologue final sur le toit du cloître, et Bernard Fresson (Macduff) sa colère vengeresse dans la grande salle voûtée de l’abbaye. Et c’est mon chef-opérateur de toujours, Jean Jusforgues, qui a dû régler de difficiles problèmes de son, les long-courriers en direction de Roissy passant régulièrement à la verticale de l’abbaye.

MACBETH
Demain, puis demain, et encore demain vont de jour en jour d’un pas tranquille, jusqu’à la dernière syllabe du temps qui nous est accordé. Hier a montré aux fous la route de la mort poudreuse. Éteins-toi, bref flambeau ! La vie n’est qu’une ombre en marche, un  pauvre acteur qui se pavane : il s’agite une heure en scène, puis on ne l’entend plus. C’est un conte dit par un idiot, un conte plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien.

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Une expérience particulièrement intéressante à suivre. Le Figaro 27/1/71

Il faut féliciter Claude Mourthé pour cette réalisation intelligente. Puisse la radio nous donner plus fréquemment des soirées de cette qualité.
Le Figaro 1/2/71

J’avais choisi, ce qui me fut d'ailleurs reproché, de faire interpréter les diaboliques sorcières par un trio de jeunes filles grâce auxquelles les sinistres prédictions faisaient davantage penser au chant des sirènes qui captive Ulysse sur sa nef qu’à l’infâme mélopée émanant de leur chaudron. Ionesco devait faire beaucoup mieux dans son Macbett, mis en scène par Jacques Mauclair, les trois démones, dont Brigitte Fossey, se livrant à un strip tease intégral pour séduire Macbeth et Banquo. À la radio, ce n'était pas possible : chaque art a ses limites.

PREMIÈRE SORCIÈRE
Quand donc nous retrouverons-nous toutes trois,
Sous le tonnerre, les éclairs ou sous la pluie ?
DEUXIÈME SORCIÈRE
Quand le charivari aura fini,
Quand le combat sera gagné. Ou quand on le perdra.
TROISIÈME SORCIÈRE
Ce qui sera avant que le soleil se couche.
PREMIÈRE SORCIÈRE
Et où cela ?
DEUXIÈME SORCIÈRE
Dessus la lande.
TROISIÈME SORCIÈRE
Où nous allons à la rencontre de Macbeth.
PREMIÈRE SORCIÈRE
M’y voici, Graymalkin !
DEUXIÈME SORCIÈRE
Et Pollock le crapaud me hèle... Allons !
LES TROIS SORCIÈRES, ensemble.
Ce qui est beau est laid, et laid ce qui est beau :
Volons par le brouillard et l’air empuanti.
Macbeth a pour sujet l'ambition, ou plutôt l'opportunisme, politique, mais à une époque très éloignée dans le temps, une sorte de far-west quasi mérovingien — voir les costumes du film d'Orson Welles : peaux de bêtes et casques ornés de cornes —, sur fond de lande torturée par le vent et de superstitions, de guerre intestine des clans et d'usurpation de pouvoir. Pourtant, ce qui différencie peut-être cette tragédie-là des autres, où l'on se bat aussi presque toujours pour le pouvoir, c'est qu'elle fait apparaître, de même que le fourbe Aaron dans Titus Andronicus ou Iago dans Othello, le personnage du manipulateur, en l'occurrence une manipulatrice, qui insuffle à son mari l'esprit de meurtre, se repaît de la vue du sang qu'elle a fait verser, et finit par mourir folle sous le poids du remords. Un terrible destin, mais aussi un magnifique portrait de femme-femelle, portrait sans concession, et sans l'interprétation d'une vraie femme puisque les rôles féminins étaient tenus par des garçons.
C'est néanmoins une femme, une actrice, et quelle actrice !, qu'Agnès Varda a immortalisée en 1954 pour le TNP : Maria Casarès, ici avec Jean Vilar.

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Dernièrement, récent nouvel avatar de mon adaptation de Royaumont, une jeune réalisatrice allemande, Katharina Stegemann, a choisi de Sorcière.pngfaire représenter Katharina.pngles diaboliques sorcières... par des hommes. Comme au temps de Shakespeare. C’est un travail magnifique, auquel je n’ai participé qu’avec toute la modestie d’un traducteur. Sa troupe, essentiellement composée d’anciens élèves du Cours Florent, a répété durant des mois cette oeuvre difficile, dont on verra la production très prochainement, et pour débuter une carrière que j’espère foisonnante, au théâtre Bernard-Marie Koltès de Nanterre les 16 et 17 octobre prochains. Venez nombreux : cela en vaut la peine.
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À suivre...

05.09.2008

MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale 3/9.

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Shakespeare dans le Bordelais.

Paquet.pngPeu à peu, on commençait à associer plus ou moins mon nom à celui de Shakespeare, ce qui est, on en conviendra, plus que flatteur. Raymond Paquet dirigeait, avec peu de moyens, le Centre régional d’art dramatique de Bordeaux, mais il avait également en charge les représentations théâtrales du Mai musical annuel, manifestation très suivie car patronnée par le député-maire Chaban-Delmas. Il a eu l’idée de me commander une adaptation de Beaucoup de bruit pour rien, et comme je n’en étais pas à un Shakespeare près, je me suis lancé dans cette nouvelle aventure. Première de gala au château Haut-Brion, toujours les châteaux, une jeune troupe dynamique, un franc succès, dont j’avais préfacé le programme, sous le titre : « Shakespeare trahi »..

Il y a les infidèles, ceux qui transposent, et les fidèles, hélas !, qui ne sont pas moins infidèles que les autres. En a-t-on vu de ces textes difficiles à mâcher sous prétexte qu’ils suivaient mot à mot le modèle. Il y a encore les superfidèles, les gardiens du tombeau, ceux de Londres et de Stratford (on Avon), ceux qui détiennent les traditions comme des clés un peu rouillées qui jouent miraculeusement dans les serrures poétiques. Des rangées de cabotins montent ainsi la garde devant Molière à Paris, devant Sophocle en Grèce, devant Schiller outre-Rhin, devant Shakespeare outre-Manche. Il y a ceux qui ont pensé que Shakespeare, c’était autre chose, et ceux qui ont décidé que Shakespeare, c’était quelqu’un d’autre, ceux qui ont trouvé que Shakespeare, en somme, c’était trop bon pour Shakespeare, et qui l’ont tout simplement nié. C’est ainsi que Shakespeare est devenu, bien malgré lui, le plus célèbre des auteurs connus, tout en restant le moins connu des auteurs célèbres.

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Beaucoup de bruit, que Kenneth Branagh et Emma Thompson ont illustré brillamment au cinéma, est une comédie très réjouissante, avec beaucoup d’échanges verbaux, et ce wit à la saveur unique dont se régalent les Britanniques.

BENEDICT
Tiens ! ma belle dédaigneuse... Êtes-vous encore en vie ?
BEATRICE
Le dédain peut-il mourir quand vous êtes vivant ? Les bonnes façons elles-mêmes tournent au dédain quand on vous voit.
BENEDICT
Elles tournent trop. Elles ne savent pas ce qu’elles veulent. Ce sont des girouettes. Voyons : il est certain que je suis aimé de toutes les femmes, vous exceptée. Et je voudrais, oui, je voudrais montrer que je n’ai pas le coeur trop dur, mais je n’en aime aucune.
BEATRICE
Tant mieux pour celles que vous n’aimez pas : elles ne sont pas importunées par le plus ennuyeux des soupirants. À Dieu ne plaise ni à la froideur de mon sang, je suis en cela de votre humeur, et j’aime mieux entendre mon chien aboyer aux corneilles qu’un homme jurer son amour.
BENEDICT
Dieu vous garde dans cet état d’esprit, comme il gardera des égratignures que vous leur destiniez le visage de quelques gentilshommes.
BEATRICE
Les égratignures que je leur destine ne gâteraient pas leur figure si elle ressemblait à la vôtre.
BENEDICT
Écoutez le maître perroquet !
BEATRICE
Oiseau de mon ramage vaut mieux que sot langage !
BENEDICT
Je voudrais que mon cheval aille aussi vite que votre langue, et qu’il ait autant de souffle. Pardieu ! Continuez, mais sans moi : j’abandonne !
Un mot sur Kenneth Branagh, il le mérite. Cet Irlandais, né à Belfast, s'est rendu célèbre d'emblée pour son interprétation d'Henry V avec la Royal Shakespeare Company : il avait vingt-trois ans. Et c'est également avec Henry V que, surnommé le nouveau Laurence Olivier, il s'est imposé au cinéma, avant d'être plusieurs fois cité aux Oscars pour un Hamlet inoubliable, et de nous donner, en 1999 Peines d'amour perdues sur le rythme des comédies musicales de Broadway : un enchantement.
Quant à Emma Thompson, épousée en 1989 et divorcée en 1995, après plusieurs chefs d'oeuvre en compagnie de son époux, on la connaît comme une délicate et intelligente artiste vue en particulier, pour sortir de Shakespeare, dans Les vestiges du jour et Howard's end.
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Revenons à notre Bordelais, qui a été si longtemps britannique. Après la réussite de Beaucoup de bruit, qui en avait fait pas mal, il n’y avait aucune raison de ne pas continuer, surtout qu’avec la compagnie de Raymond Paquet je me trouvais comme en famille, jouissant d’une liberté totale et heureux de donner du grain à moudre à de jeunes comédiens qui n’attendaient pas les lumières de la capitale pour briller. Le projet suivant, après un Capitaine Fracasse joué également en plein air, ce fut, avec les mêmes, Les joyeuses commères de Windsor.

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Donné en première à Bordeaux, le spectacle de ces gaies luronnes (Dominique Sandrel et Micheline Cornil) qui dupent le gros et libidineux Falstaff (Robert Giraud) s’est promené partout dans le sud-ouest, un peu comme je le faisais avec mon Théâtre d’essai. Il est à noter que c'est l'unique pièce de William se déroulant à son époque élisabéthaine, alors que pour le reste de son oeuvre, il le situe soit dans une période récente, pour les pièces historiques, soit dans l'Antiquité, car il connaissait bien son Plutarque, soit dans des pays qui ne relevaient que de son imagination, puisqu'il n'avait pas voyagé, tels que la Grèce athénienne de Timon, la Rome de Coriolan et de Jules César, ou le Danemark d'Hamlet.

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Ainsi qu’au temps de Shakespeare, la musique tenait une grande place dans cette réalisation bordelaise, surtout au cours de la scène finale où danses et travestissements finissent par confondre Falstaff. Elle était d’un jeune compositeur bordelais, Jean Courtioux, à qui je devais confier plus tard le générique de ma série La vie secrète des provinciaux, sur France III. Elle enchanta les foules locales jusqu’au jour où, dans une petite commune près de Poitiers je crois, le magnétophone chargé de la retransmettre tomba brusquement en panne. Comme j’escortais la troupe unplugged.pngce soir-là, je me souviens d’avoir couru — on approchait très vite d’un enchaînement musical — au presbytère du coin, dont le curé était seul, m’avait-on dit, à posséder un appareil du même type. Retour au grand galop au théâtre (de plein air) et la musique, chargée en toute hâte, est repartie au moment précis où le spectacle allait tomber en panne sèche. Les agapes de ce soir-là, une fois donnée la dernière réplique, furent particulièrement réjouissantes.

FALSTAFF déguisé, des cornes de cerf sur la tête.
L’horloge de Windsor vient de sonner minuit. L’instant approche. Que les dieux ardents de l’amour viennent à mon secours ! Rappelle-toi, Jupiter : tu t’es changé en taureau pour les beaux yeux d’Europe, et l’amour t’a posé des cornes, le tout puissant amour. Dans certains cas, l’homme pour lui fait la bête, mais il lui arrive aussi de faire d’une bête un homme. Jupin, tu t’es changé en cygne pour l’amour de Léda. Ô amour omnipotent ! Ce dieu-là, j’en suis sûr aurait été capable de prendre la forme d’une oie. Faute commise pour la première fois sous l’apparence d’une bête, une faute toute bête, ô Jupiter ! Puis une autre encore, sous l’aspect d’un volatile. Te rends-tu compte, Jupiter volage ? Si les dieux ont le feu au derrière, que pouvons-nous, pauvres humains ? Pour moi, je suis ici un cerf de Windsor, le plus gros de la forêt, naturellement. Jupiter, il faut que tu m’envoies de quoi rafraîchir mon rut, sinon qui pourra me blâmer de pisser tout le suif de mon corps ?

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Et il est inutile de rappeler que l'un des plus grands interprètes du rôle  fut  le génial Orson Welles qui a consacré tout un film au personnage, sous le titre Chimes of midnight, Les carillons de minuit, empruntant à la fois à Henry V, Henry VI... et aux joyeuses commères  qui le lui ont fourni. "Ce sont les carillons de minuit que nous ouïmes, Maître Shallow".

À suivre...

29.08.2008

MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale. 2/9.

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Détour par Macbeth.

Je n’en avais pas terminé avec Hamlet. Une sorte de revanche à prendre. Contre les critiques et tous les pisse-froid qui se refusent délibérément à encourager les jeunes, malgré leurs erreurs.

Ayant compensé les cours du Conservatoire municipal de Toulouse par ma mauvaise volonté ainsi que mes absences répétées, ayant également suivi ceux, bien plus roboratifs, de Mirès Vincent, qui avait formé la plupart des comédiens du Grenier, entre autres Daniel Sorano, j’ai interprété maintes fois le monologue du 3e acte dans ces spectacles « coupés » que ma vaillante petite troupe, dénommée Théâtre d’Essai, jouait dans des localités aussi diverses que Moissac, Cahors ou Montréjeau. Preuve, s’il en est besoin, que le verbe de Shakespeare peut être écouté partout, par les publics les plus populaires.

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Puis j’ai dû changer de costume et après une trop longue période sous l’uniforme militaire, en Afrique du nord, je suis entré par concours à la RTF, Radiodiffusion Télévision Française, comme réalisateur, où nommé à la station de Bordeaux, mon premier souci a été de remonter la pièce, pour le son, avec l’excellente troupe de comédiens (René Brant, Marianne Grent, Jean Vergnac) qui servait une pièce chaque semaine aux auditeurs. Heureuse époque, où une oeuvre peu connue de Jean Vauthier, Les petites lumières, au théâtre Le rêveur, avec Michel Vitold, m’a permis de recevoir le prix de la meilleure réalisation radiophonique. J'avais trente ans.

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J’ai délaissé Hamlet quelque temps — il n’est pas de passion qui ne connaisse quelque détour — pour m’intéresser à Macbeth. Pourquoi ? Parce que la stéréo — inventée entre parenthèses au Centre Bourdan de la RTF par Jean-Wilfried Garrett et José Bernhardt — commençait à envahir la radio de ses ailes fragiles, et on cherchait une grande oeuvre classique pour l’expérimenter. Avec des moyens de reportage (stéréo donc) et en décors naturels. Précisons que ces derniers, parfois difficiles à enregistrer pour le son, offrent aux acteurs un plus grand naturel, ainsi qu’une dimension réaliste que l’on ne saurait recréer en studio.

nagra.pngJ’avais écrit l’adaptation, sous la forme d’un scénario très compliqué, quasi cinématographique, en vue justement de la stéréo. Le lieu fut choisi : Château Margaux, où nous fûmes reçus avec une hospitalité très bordelaise, et naturellement bien arrosée. Les répétitions débutèrent : imagine-t-on la scène de somnambulisme de Lady Macbeth au beau milieu des vignes, dans la tiédeur d’un soleil couchant médocain ? Elle n’eut jamais lieu, car l’administration, ainsi que cela lui arrivait souvent, retira sa commande pour des raisons budgétaires.

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Néanmoins, j’avais toujours en tête mon Hamlet. Je le voyais alors comme un ironiste, s’amusant des situations tragiques auxquelles il se trouve mêlé, et n’ayant aucune illusion sur la finalité de l’existence. Fou peut-être, ou faisant le fou, ce qui est beaucoup plus amusant. Je proposai mon texte, revu, corrigé et étoffé, à France III, dont le directeur, le compositeur Henry Barraud, s’étonna seulement, mais sans y faire objection, que j’aie choisi Jacques Duby pour le rôle-titre. Alors qu'un metteur en ondes de l’époque héroïque, qui procédait justement, sur la même chaîne, à une compilation radiophonique des oeuvres complètes, refusait catégoriquement d’y inclure mon Hamlet un peu particulier, qui allait néanmoins attirer l’attention de nombreux auditeurs.

Duby, un ancien du Grenier de Toulouse, avait fait un tabac en créant L’oeuf de Félicien Marceau. J’avais besoin de sa voix persiflante, de son alacrité, de son humour caustique. Beaucoup de mes collaborateurs s’étonnaient de ce choix, tellement on ne voit dans le doux prince qu’un héros romantique et languissant, ce qu’il peut être aussi. Pour noyer le poisson, j’avais entouré ma tête d’affiche d’une distribution sans reproche : Jean Négroni (Horatio), Gérard Oury (le Roi), Sylvia Montfort (la Reine), Hubert Deschamps (Polonius), Édith Loria (Ophélie), Jean Mercure (le spectre), Marcel Bozzuffi (Laerte), Jacques Dufilho (le fossoyeur).

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Avec Dufilho, à qui je devais bien plus tard faire interpréter un Roi Lear, ce fut le début d’une longue histoire et il m’en servit, lui, une petite, en me racontant, lui qui devait donc interpréter le fossoyeur, que c'était lui qui avait enterré le cheval de Charles Dullin, à l’époque où celui-ci dirigeait le théâtre de l’Atelier.

HAMLET, au cimetière.
Depuis quand es-tu fossoyeur, mon brave ?
LE FOSSOYEUR
Depuis le jour entre tous les jours de l’année, où feu Hamlet, notre roi, a vaincu Fortinbras.
HAMLET
C’est-à-dire ?
LE FOSSOYEUR
Ne le savez-vous pas ? Le premier imbécile venu vous le dira. C’était le jour même de la naissance du jeune Hamlet, celui est fou, et qu’on a envoyé en Angleterre.
HAMLET
Tiens ! Et pourquoi l’a-t-on envoyé en Angleterre ?
LE FOSSOYEUR
Parce qu’il  est fou. Là-bas, il retrouvera la raison. Mais s’il ne l’y retrouve pas, ça n’a pas grande importance.
HAMLET
Pourquoi ?
LE FOSSOYEUR
Ça ne se verra pas : en Angleterre, ils sont tous aussi fous que lui.
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Quant à Jacques Duby, bien loin évidemment des grandes interprétations classiques, il m'a apporté exactement ce que je lui demandais : le saugrenu. On peut s'interroger sur ce simple mot à propos de Shakespeare : était-il connu à l'époque ? Mais beaucoup de ses personnages et beaucoup des situations qu'il invente le sont. Quelques exemples : le baroque de Malvolio dans La nuit des rois, Bottom, affublé d'une tête d'âne dans Le songe d'une nuit d'été, Caliban, ce monstre né d'une sorcière, dans La tempête, et jusqu'à la pauvre Lavinia, dans Titus Andronicus, premier essai d'un dramaturge hésitant, une héroïne dont on a arraché la langue et tranché les poignets, après l'avoir violée, et qui sert de motivation à la vengeance de son père. C'est que l'époque élisabéthaine se se privait pas, au contraire de notre siècle classique, enfermé dans ses règles, de faire cohabiter et se téléscoper tous les genres, de la comédie la plus éthérée jusqu'au grand-guignol le plus sordide, le gore, de nos jours. Que de sang le grand William a-t-il fait couler, alors qu'il nous délecte ailleurs de pastorales délicieuses (Le conte d'hiver) ou de vaudevilles romantiques (Peines d'amour perdues) !...

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Quoi qu'il en soit, cela représente beaucoup de travail. Mais c'est une belle et exaltante aventure que mettre en scène une pièce de théâtre. Tous les corps de métier y sont représentés : électriciens, tapissiers, menuisiers, couturières, ingénieurs du son, machinistes, sous la férule d'un deus ex machina qui prétend avoir tout dans sa tête et au service d'un scribouillard ayant le plus souvent écrit son oeuvre dans l'incertitude et la solitude. Mais le pivot central, la personne en qui s'incarne et se résume tout ce travail souvent harassant, c'est l'acteur. Il porte la lourde responbsabilité de prêter corps et esprit à ce qui n'était jusque là qu'un fantôme de papier. C'est donc lui qu'en toute justice on applaudit et que l'on met toujours en avant, lors de cet événement unique, car il ne se reproduit jamais de la même façon, qu'est la représentation théâtrale.

À suivre...

22.08.2008

MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale.

 

Tel un papillon tournant sans cesse autour de la lampe, cela fait bien des années que je suis attiré par l’auteur d’Hamlet. Comédien, metteur en scène, réalisateur de radio et de TV, j’ai tenté à plusieurs reprises l’ascension de cet Himalaya de la poésie et de l’art dramatique. À quelle hauteur l’ai-je réussie ? C’est ce que je vais essayer de raconter, et ses différents épisodes, durant les neuf semaines qui vont suivre. J’espère que ce récit tout anecdotique intéressera étudiants ou futurs comédiens, tout comme les seniors que Shakespeare accabla naguère de difficiles versions anglaises ou à qui il laissa parfois quelques souvenirs de théâtre, aussi inoubliables que le sont les miens.

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