28.11.2008
L'AUTEUR...

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Prix Apollinaire 1999

en ces mots désarticulés gît le poème
avant de nous envoyer sur les proses
il sera temps un jour de se soumettre au signe
qui vogue impavide à la crête des mots
Site : www.griviere.com/mourthe
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SHAKESPEARE TOUJOURS...
... et work in progress...
selon le qualificatif donné par James Joyce à son grand oeuvre en cours : Ulysse, qui, entre parenthèses, ne se privait pas de brocarder l'auteur d'Hamlet...
Claude Mourthé travaille actuellement à une nouvelle traduction des 154 Sonnets, à paraître prochainement et dont voici un extrait :
Un visage de femme fardé de la main de Nature,
A woman’s face, with Nature’s own hand painted,
Voilà ce que tu as, de ma passion maître-maîtresse,
Hast you, the master-mistress of my passion ;
Un gentil coeur de femme, mais dépourvue
A woman’s gentle heart, but not acquainted
De versatilité, attribut des traîtresses.
With shifting change, as is false women’s fashion ;
Plus vif est ton oeil que le leur, et moins fourbe en oeillades,
An eye more bright than theirs, less false in rolling,
Qui flattent tout objet sur lequel elles se posent.
Gilding the object whereupon it gazeth ;
Homme de par nature et pour toutes natures,
A man in hue all hues in his controlling,
Qui captive les hommes et éblouit, en leur âme, les femmes.
Which steals men’s eyes, and women’s souls amazeth.
D’abord tu fus créé pour être l’une d’elles,
And for a woman wert thou first created ;
Avant que Nature, te modelant, n’eût ce dérivatif,
Till Nature, as she wrought thee, fell a-doting,
Et par un additif qui scelle ma défaite,
And by addition me of thee defeated,
Par l’ajout d’un objet qui dessert mon dessein.
By adding one thing to my purpose nothing.
Mais puisqu’elle t’a membré pour le plaisir des femmes,
But since she prick’d thee out for women’s pleasure,
Que ton amour soit mien, et son usage leur trésor.
Mine be thy love, and thy love’s use their treasure.
à suivre...
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EN LIBRAIRIE...

Ce recueil bilingue des scènes les plus célèbres de Shakespeare est un régal.L'Alsace.Le livre que nous attentions tous.La Marseillaise.Le film Shakespeare in love.

Claude Mourthé, dans son Shakespeare, n'hésite pas à s'aventurer sur des sentiers et dans des zones où des investigateurs avisés se sont bien souvent enlisés.
Charles Dobzynski (Aujourd'hui poème)

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24.10.2008
MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale.
Tel un papillon tournant sans cesse autour de la lampe, cela fait bien des années que je suis attiré par l’auteur d’Hamlet. Comédien, metteur en scène, réalisateur de radio et de TV, j’ai tenté à plusieurs reprises l’ascension de cet Himalaya de la poésie et de l’art dramatique. À quelle hauteur l’ai-je réussie ? C’est ce que je vais essayer de raconter, et ses différents épisodes, durant les neuf semaines qui vont suivre. J’espère que ce récit tout anecdotique intéressera étudiants ou futurs comédiens, tout comme les seniors que Shakespeare accabla naguère de difficiles versions anglaises ou à qui il laissa parfois quelques souvenirs de théâtre, aussi inoubliables que le sont les miens.
Les débuts.
Jusqu’à l’âge de seize ans, je n’ai rien compris à Shakespeare. Comme beaucoup, d’hier à aujourd’hui, je le trouvais ennuyeux, long, difficile d’accès, le tout sans l’avoir beaucoup lu, alors qu’il exprime des vérités simples, humaines, universelles.
C’est une camarade qui passait avec moi les épreuves du bac qui m’a transmis son enthousiasme, et quelque temps après, alors que le théâtre me happait telle une vocation irrésistible, je choisissais pour ma première mise en scène, sans crainte et sans complexe, sans doute aussi avec une totale inconscience, l’oeuvre la plus ardue à monter et à interpréter : Hamlet.

Je ne savais presque rien du théâtre, n’ayant monté jusque là, dans une salle de patronage obligeamment prêtée, qu’un mimodrame de mon cru : Les noctambules, ainsi qu’un mini-spectacle Prévert, avec des élèves de mon lycée. Je ne savais rien, mais j’en attendais tout. Pour Hamlet, quelques condisciples du Conservatoire de Toulouse, lassés comme moi du magistère sans imagination d’une ancienne et très vieille pensionnaire du Français, m’ont suivi sans hésiter.
Nous avons choisi pour nous produire, pour la première fois sur une vraie scène : quel trac !, une salle au nom prédestiné, l’Espoir-Ciné. À deux pas de la Fac de lettres où je devais plus tard potasser Coleridge avec Robert Merle et mettre en scène, dans son amphithéâtre, après un Bal des Voleurs où figurait un autre jeune du nom de Pierre Perret, l’Antigone d’Anouilh et La fleur à la bouche de Pirandello, où l'on a dit de moi, le débutant, que j'étais "un jeune homme qui disait très bien son texte".
Par l’intermédiaire de son régisseur, un brave garçon, le Grenier de Toulouse, que nous admirions et dont nous ne manquions pas un seul spectacle, nous a prêté costumes et projecteurs : c’est ainsi que la Reine, mère d’Hamlet, portait la robe rouge sang qui avait servi pour La Mégère apprivoisée et Hamlet lui-même les chausses de Biondello, le comique, dans la même pièce. Pour ne pas sortir de Shakespeare. L’adaptation, en réduction par manque de moyens et de personnel, et aussi pour éliminer tous les passages qui nous barbaient, était de ma plume, sous mes vrais nom et prénom, et de celle d’un ami de mon adolescence, poète lui aussi (Robert Poggi, auteur d’Aubaine de mon vivant, éd. Guy Chambelland ). Mais elle m’a servi, cette adaptation, pour toutes les traductions de la pièce que j’ai réalisées ensuite, sans que jamais je sois entièrement satisfait de l’une d’elles.
Curieuse idée qu'associer le grand William et Courteline dans le même spectacle, mais enfin... Pour Hamlet, quelques fantaisies nous sont venues au cours des répétitions, toujours dans une salle de patronage où nous nous entassions, nous et nos erreurs, par exemple celle de réincarner Yorick dans un danseur sur les pointes, jonglant devant un rideau avec sa propre tête de mort.
HAMLET
Hélas, pauvre Yorick. Je l’ai bien connu, Horatio : c’était un garçon d’un humour infini, d’une fantaisie remarquable. Il m’a porté mille fois sur son dos, et voilà que je l’ai aujourd’hui en horreur. Devant lui, mon coeur se soulève. Là s’ouvraient ces lèvres que j’ai baisées je ne sais combien de fois... Où sont tes moqueries, à présent ? Et tes gambades ? Et tes chansons ? Et tes saillies qui mettaient en joie toute la table ? N’en as-tu pas une aujourd’hui pour railler ta propre grimace ? As-tu vraiment fini de rire ?
Ce danseur, improvisateur-né, était un garçon charmant, qui a fait par la suite une très sérieuse carrière de metteur en scène d’opéra : Pierre Constant. Hamlet était interprété par un premier prix du Conservatoire, Jacques Cavanhac, qui devait rejoindre plus tard le Grenier, Ophélie transformée en une robuste jeune femme blonde dont on avait du mal à croire qu’elle pût un jour se suicider : Liliane Patrick, la Reine par une charmante cantatrice qui devait faire ensuite carrière dans la chanson légère : Caroline Cler, le Roi par Jacques Deschamps, la future "voix" de Clint Eastwood et Robert Stack au cinéma, Polonius joué par Léo Delord, un expert-comptable d’entreprise ayant la nostalgie du théâtre.
Il va sans dire que ce spectacle assez délirant, annoncé sur tous les murs par une immense affiche aux lettres fluo, due à un professionnel ami et spécialiste des enseignes de cinéma, n’a pas été apprécié à sa juste valeur par les bien pensants de notre bonne ville, qui n’avait pas alors l’aura artistique qu’on lui connaît aujourd’hui. Et voici ce qu’a diagnostiqué le critique local de La Dépêche du Midi, car il avait des lettres et avait retenu la formule de Salvador Dali : nous étions atteints de « paranoïa sans critique ». Détail : médecin de son état civil, il s’appelait Becq, et c’est sur lui que nous étions tombés, le "bon" ne se trouvant, comme le disait Malherbe, qu'à Paris. Mais c’est également ce jour-là, unique, que s’est décidée la carrière de la plupart d’entre nous. Et je dois ajouter que notre version du drame d’Elseneur, si mal accueillie, n’a été que l’une des interprétations farfelues, peut-être la première, de la célèbre tragédie : bien des metteurs en scène s’en sont donné à coeur joie par la suite, sans que le cher William émette le moindre protestation. En littérature de même, puisque Hamlet a donné un titre à la Série noire : L'embrumé, sous la signature de Viard et Zacharias.
HAMLET
Être ou ne pas être, voilà la question. Où est la noblesse du coeur, à supporter les coups d’un sort outrageux, ou à prendre les armes contre un océan de maux, à les combattre et à leur mettre fin ? Mourir, dormir, c’est tout. Et en finir par le sommeil avec les souffrances du coeur, les milliers de tourments qu’hérite notre chair, c’est là une conclusion à souhaiter de toute son âme. Mourir, dormir. Dormir, rêver peut-être. Ah ! voilà qui ne va plus. Les rêves à venir dans ce sommeil de la mort, quand nous avons dépouillé notre enveloppe mortelle, voilà de quoi hésiter, voilà le doute qui accorde au malheur une si longue vie.
Yves Bonnefoy, Pierre Leyris, André Gide et, on ne le sait pas assez, Marcel Pagnol, ont magnifiquement traduit ce monologue, mais je ne résiste pas au plaisir de vous faire lire la version — en alexandrins — de Voltaire qui eut le mérite de faire découvrir Shakespeare dans ses Lettres philosophiques avant de le vilipender ensuite, par jalousie.
Demeure, il faut choisir et passer à l'instant
De la vie à la mort et de l'être au néant.
Dieux justes, s'il en est, éclairez mon courage,
Faut-il vieillir courbé sous la main qui m'outrage,
Supporter ou finir mon malheur et mon sort ?
Qui suis-je ? Qui m'arrête ? et qu'est-ce que la mort ?
C'est la fin de nos maux, c'est mon unique asile ;
Après de longs transports, c'est un sommeil tranquille :
On s'endort, et tout meurt.
Pourquoi, finalement, alors que nous étions jeunes et bien portants, avoir choisi ce monument funéraire qu’est Hamlet ? Parce que — nous ne le savions pas encore tout à fait —, c’est une pièce où tout est dit. Isn’it ? L'auberge espagnole. D'une vérité tellement universelle qu'elle s'adapte sans difficulté à toutes les époques et à toutes les civilisations. Quel que soit le traitement qu'on lui fait subir, elle résiste, et il en sort toujours, à chacune de ses représentations, non seulement quelque vérité aveuglante, et proprement humaine, mais aussi un coup de sonde dans les plus sombres profondeurs de notre conscience.
15:50 Publié dans Actualité, Arts, Blog, Événements, Littérature, Livre, Loisirs, Musique, poésie, spectacle, Théâtre, Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale. 2/9.
Détour par Macbeth.
Je n’en avais pas terminé avec Hamlet. Une sorte de revanche à prendre. Contre les critiques et tous les pisse-froid qui se refusent délibérément à encourager les jeunes, malgré leurs erreurs.
Ayant compensé les cours du Conservatoire municipal de Toulouse par ma mauvaise volonté ainsi que mes absences répétées, ayant également suivi ceux, bien plus roboratifs, de Mirès Vincent, qui avait formé la plupart des comédiens du Grenier, entre autres Daniel Sorano, j’ai interprété maintes fois le monologue du 3e acte dans ces spectacles « coupés » que ma vaillante petite troupe, dénommée Théâtre d’Essai, jouait dans des localités aussi diverses que Moissac, Cahors ou Montréjeau. Preuve, s’il en est besoin, que le verbe de Shakespeare peut être écouté partout, par les publics les plus populaires.
Puis j’ai dû changer de costume et après une trop longue période sous l’uniforme militaire, en Afrique du nord, je suis entré par concours à la RTF, Radiodiffusion Télévision Française, comme réalisateur, où nommé à la station de Bordeaux, mon premier souci a été de remonter la pièce, pour le son, avec l’excellente troupe de comédiens (René Brant, Marianne Grent, Jean Vergnac) qui servait une dramatique chaque semaine aux auditeurs. Heureuse époque, où une oeuvre peu connue de Jean Vauthier, Les petites lumières, au théâtre Le rêveur, avec Michel Vitold, m’a permis de recevoir le prix de la meilleure réalisation radiophonique. J'avais trente ans.
J’ai délaissé Hamlet quelque temps — il n’est pas de passion qui ne connaisse quelque détour — pour m’intéresser à Macbeth. Pourquoi ? Parce que la stéréo — inventée entre parenthèses au Centre Bourdan de la RTF par Jean-Wilfried Garrett et José Bernhardt — commençait à envahir la radio de ses ailes fragiles, et on cherchait une grande oeuvre classique pour l’expérimenter. Avec des moyens de reportage (stéréo donc) et en décors naturels. Précisons que ces derniers, parfois difficiles à enregistrer pour le son, offrent aux acteurs un plus grand naturel, ainsi qu’une dimension réaliste que l’on ne saurait recréer en studio.
J’avais écrit l’adaptation, sous la forme d’un scénario très compliqué, quasi cinématographique, en vue justement de la stéréo. Le lieu fut choisi : Château Margaux, où nous fûmes reçus avec une hospitalité très bordelaise, et naturellement bien arrosée. Les répétitions débutèrent : imagine-t-on la scène de somnambulisme de Lady Macbeth au beau milieu des vignes, dans la tiédeur d’un soleil couchant médocain ? Elle n’eut jamais lieu, car l’administration, ainsi que cela lui arrivait souvent, retira sa commande pour des raisons budgétaires.
Néanmoins, j’avais toujours en tête mon Hamlet. Je le voyais alors comme un ironiste, s’amusant des situations tragiques auxquelles il se trouve mêlé, et n’ayant aucune illusion sur la finalité de l’existence. Fou peut-être, ou faisant le fou, ce qui est beaucoup plus amusant. Je proposai mon texte, revu, corrigé et étoffé, à France III, dont le directeur, le compositeur Henry Barraud, s’étonna seulement, mais sans y faire objection, que j’aie choisi Jacques Duby pour le rôle-titre. Alors qu'un metteur en ondes de l’époque héroïque, qui procédait justement, sur la même chaîne, à une compilation radiophonique des oeuvres complètes, refusait catégoriquement d’y inclure mon Hamlet un peu particulier, qui allait néanmoins attirer l’attention de nombreux auditeurs.
Duby, un ancien du Grenier de Toulouse, avait fait un tabac en créant L’oeuf de Félicien Marceau. J’avais besoin de sa voix persiflante, de son alacrité, de son humour caustique. Beaucoup de mes collaborateurs s’étonnaient de ce choix, tellement on ne voit dans le doux prince qu’un héros romantique et languissant, ce qu’il peut être aussi. Pour noyer le poisson, j’avais entouré ma tête d’affiche d’une distribution sans reproche : Jean Négroni (Horatio), Gérard Oury (le Roi), Sylvia Montfort (la Reine), Hubert Deschamps (Polonius), Édith Loria (Ophélie), Jean Mercure (le spectre), Marcel Bozzuffi (Laerte), Jacques Dufilho (le fossoyeur).
Avec Dufilho, à qui je devais bien plus tard faire interpréter un Roi Lear, ce fut le début d’une longue histoire et il m’en servit, lui, une petite, en me racontant, lui qui devait donc interpréter le fossoyeur, que c'était lui qui avait enterré le cheval de Charles Dullin, à l’époque où celui-ci dirigeait le théâtre de l’Atelier.
HAMLET, au cimetière.
Depuis quand es-tu fossoyeur, mon brave ?
LE FOSSOYEUR
Depuis le jour entre tous les jours de l’année, où feu Hamlet, notre roi, a vaincu Fortinbras.
HAMLET
C’est-à-dire ?
LE FOSSOYEUR
Ne le savez-vous pas ? Le premier imbécile venu vous le dira. C’était le jour même de la naissance du jeune Hamlet, celui est fou, et qu’on a envoyé en Angleterre.
HAMLET
Tiens ! Et pourquoi l’a-t-on envoyé en Angleterre ?
LE FOSSOYEUR
Parce qu’il est fou. Là-bas, il retrouvera la raison. Mais s’il ne l’y retrouve pas, ça n’a pas grande importance.
HAMLET
Pourquoi ?
LE FOSSOYEUR
Ça ne se verra pas : en Angleterre, ils sont tous aussi fous que lui.
Quant à Jacques Duby, bien loin évidemment des grandes interprétations classiques, il m'a apporté exactement ce que je lui demandais : le saugrenu. On peut s'interroger sur ce simple mot à propos de Shakespeare : était-il connu à l'époque ? Mais beaucoup de ses personnages et beaucoup des situations qu'il invente le sont. Quelques exemples : le baroque de Malvolio dans La nuit des rois, Bottom, affublé d'une tête d'âne dans Le songe d'une nuit d'été, Caliban, ce monstre né d'une sorcière, dans La tempête, et jusqu'à la pauvre Lavinia, dans Titus Andronicus, premier essai d'un dramaturge hésitant, une héroïne dont on a arraché la langue et tranché les poignets, après l'avoir violée, et qui sert de motivation à la vengeance de son père. C'est que l'époque élisabéthaine se se privait pas, au contraire de notre siècle classique, enfermé dans ses règles, de faire cohabiter et se téléscoper tous les genres, de la comédie la plus éthérée jusqu'au grand-guignol le plus sordide, le gore, de nos jours. Que de sang le grand William a-t-il fait couler, alors qu'il nous délecte ailleurs de pastorales délicieuses (Le conte d'hiver) ou de vaudevilles romantiques (Peines d'amour perdues) !...
Quoi qu'il en soit, cela représente beaucoup de travail. Mais c'est une belle et exaltante aventure que mettre en scène une pièce de théâtre. Tous les corps de métier y sont représentés : électriciens, tapissiers, menuisiers, couturières, ingénieurs du son, machinistes, sous la férule d'un deus ex machina qui prétend avoir tout dans sa tête et au service d'un scribouillard ayant le plus souvent écrit son oeuvre dans l'incertitude et la solitude. Mais le pivot central, la personne en qui s'incarne et se résume tout ce travail souvent harassant, c'est l'acteur. Il porte la lourde responbsabilité de prêter corps et esprit à ce qui n'était jusque là qu'un fantôme de papier. C'est donc lui qu'en toute justice on applaudit et que l'on met toujours en avant, lors de cet événement unique, car il ne se reproduit jamais de la même façon, qu'est la représentation théâtrale.
À suivre...
15:49 Publié dans Actualité, Arts, Blog, Littérature, Livre, Loisirs, Musique, People, poésie, spectacle, Théâtre, Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale 3/9.
Peu à peu, on commençait à associer plus ou moins mon nom à celui de Shakespeare, ce qui est, on en conviendra, plus que flatteur. Raymond Paquet dirigeait, avec peu de moyens, le Centre régional d’art dramatique de Bordeaux, mais il avait également en charge les représentations théâtrales du Mai musical annuel, manifestation très suivie car patronnée par le député-maire Chaban-Delmas. Il a eu l’idée de me commander une adaptation de Beaucoup de bruit pour rien, et comme je n’en étais pas à un Shakespeare près, je me suis lancé dans cette nouvelle aventure. Première de gala au château Haut-Brion, toujours les châteaux, une jeune troupe dynamique, un franc succès, dont j’avais préfacé le programme, sous le titre : « Shakespeare trahi »..Beaucoup de bruit, que Kenneth Branagh et Emma Thompson ont illustré brillamment au cinéma, est une comédie très réjouissante, avec beaucoup d’échanges verbaux, et ce wit à la saveur unique dont se régalent les Britanniques.
BENEDICT
Tiens ! ma belle dédaigneuse... Êtes-vous encore en vie ?
BEATRICE
Le dédain peut-il mourir quand vous êtes vivant ? Les bonnes façons elles-mêmes tournent au dédain quand on vous voit.
BENEDICT
Elles tournent trop. Elles ne savent pas ce qu’elles veulent. Ce sont des girouettes. Voyons : il est certain que je suis aimé de toutes les femmes, vous exceptée. Et je voudrais, oui, je voudrais montrer que je n’ai pas le coeur trop dur, mais je n’en aime aucune.
BEATRICE
Tant mieux pour celles que vous n’aimez pas : elles ne sont pas importunées par le plus ennuyeux des soupirants. À Dieu ne plaise ni à la froideur de mon sang, je suis en cela de votre humeur, et j’aime mieux entendre mon chien aboyer aux corneilles qu’un homme jurer son amour.
BENEDICT
Dieu vous garde dans cet état d’esprit, comme il gardera des égratignures que vous leur destiniez le visage de quelques gentilshommes.
BEATRICE
Les égratignures que je leur destine ne gâteraient pas leur figure si elle ressemblait à la vôtre.
BENEDICT
Écoutez le maître perroquet !
BEATRICE
Oiseau de mon ramage vaut mieux que sot langage !
BENEDICT
Je voudrais que mon cheval aille aussi vite que votre langue, et qu’il ait autant de souffle. Pardieu ! Continuez, mais sans moi : j’abandonne !
Un mot sur Kenneth Branagh, il le mérite. Cet Irlandais, né à Belfast, s'est rendu célèbre d'emblée pour son interprétation d'Henry V avec la Royal Shakespeare Company : il avait vingt-trois ans. Et c'est également avec Henry V que, surnommé le nouveau Laurence Olivier, il s'est imposé au cinéma, avant d'être plusieurs fois cité aux Oscars pour un Hamlet inoubliable, et de nous donner, en 1999 Peines d'amour perdues sur le rythme des comédies musicales de Broadway : un enchantement.
Quant à Emma Thompson, épousée en 1989 et divorcée en 1995, après plusieurs chefs d'oeuvre en compagnie de son époux, on la connaît comme une délicate et intelligente artiste vue en particulier, pour sortir de Shakespeare, dans Les vestiges du jour et Howard's end.


Donné en première à Bordeaux, le spectacle de ces gaies luronnes (Dominique Sandrel et Micheline Cornil) qui dupent le gros et libidineux Falstaff (Robert Giraud) s’est promené partout dans le sud-ouest, un peu comme je le faisais avec mon Théâtre d’essai. Il est à noter que c'est l'unique pièce de William se déroulant à son époque élisabéthaine, alors que pour le reste de son oeuvre, il le situe soit dans une période récente, pour les pièces historiques, soit dans l'Antiquité, car il connaissait bien son Plutarque, soit dans des pays qui ne relevaient que de son imagination, puisqu'il n'avait pas voyagé, tels que la Grèce athénienne de Timon, la Rome de Coriolan et de Jules César, ou le Danemark d'Hamlet.
Ainsi qu’au temps de Shakespeare, la musique tenait une grande place dans cette réalisation bordelaise, surtout au cours de la scène finale où danses et travestissements finissent par confondre Falstaff. Elle était d’un jeune compositeur bordelais, Jean Courtioux, à qui je devais confier plus tard le générique de ma série La vie secrète des provinciaux, sur France III. Elle enchanta les foules locales jusqu’au jour où, dans une petite commune près de Poitiers je crois, le magnétophone chargé de la retransmettre tomba brusquement en panne. Comme j’escortais la troupe
ce soir-là, je me souviens d’avoir couru — on approchait très vite d’un enchaînement musical — au presbytère du coin, dont le curé était seul, m’avait-on dit, à posséder un appareil du même type. Retour au grand galop au théâtre (de plein air) et la musique, chargée en toute hâte, est repartie au moment précis où le spectacle allait tomber en panne sèche. Les agapes de ce soir-là, une fois donnée la dernière réplique, furent particulièrement réjouissantes.FALSTAFF déguisé, des cornes de cerf sur la tête.
L’horloge de Windsor vient de sonner minuit. L’instant approche. Que les dieux ardents de l’amour viennent à mon secours ! Rappelle-toi, Jupiter : tu t’es changé en taureau pour les beaux yeux d’Europe, et l’amour t’a posé des cornes, le tout puissant amour. Dans certains cas, l’homme pour lui fait la bête, mais il lui arrive aussi de faire d’une bête un homme. Jupin, tu t’es changé en cygne pour l’amour de Léda. Ô amour omnipotent ! Ce dieu-là, j’en suis sûr aurait été capable de prendre la forme d’une oie. Faute commise pour la première fois sous l’apparence d’une bête, une faute toute bête, ô Jupiter ! Puis une autre encore, sous l’aspect d’un volatile. Te rends-tu compte, Jupiter volage ? Si les dieux ont le feu au derrière, que pouvons-nous, pauvres humains ? Pour moi, je suis ici un cerf de Windsor, le plus gros de la forêt, naturellement. Jupiter, il faut que tu m’envoies de quoi rafraîchir mon rut, sinon qui pourra me blâmer de pisser tout le suif de mon corps ?
15:48 Publié dans Actualité, Arts, Blog, Événements, Littérature, Livre, Loisirs, Musique, People, poésie, spectacle, Théâtre, Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale 4/9
laquelle jouaient Bernard Fresson (Macduff), Jean-Marc Bory (Banquo), Louis Arbessier (Duncan) et Denis Manuel (Malcolm). Je salue ici leur mémoire : c’étaient de grands amis, des artistes incomparables, et c’est ainsi qu’autour de moi le cercle des comédiens fidèles se rétrécit de plus en plus en ne me laissant, à moi et au public, que le souvenir de leurs prestations remarquables et des grands rôles qu’ils ont défendus.LADY MACBETHVa t’en, tache damnée ! Va t’en, te dis-je ! — Une, deux... Allons, il est grand temps d’agir. — Comme l’enfer est sombre ! — Encore l’odeur du sang ! Tous les parfums de l’Arabie ne sauraient purifier cette petite main.

MACBETH
Demain, puis demain, et encore demain vont de jour en jour d’un pas tranquille, jusqu’à la dernière syllabe du temps qui nous est accordé. Hier a montré aux fous la route de la mort poudreuse. Éteins-toi, bref flambeau ! La vie n’est qu’une ombre en marche, un pauvre acteur qui se pavane : il s’agite une heure en scène, puis on ne l’entend plus. C’est un conte dit par un idiot, un conte plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien.
Il faut féliciter Claude Mourthé pour cette réalisation intelligente. Puisse la radio nous donner plus fréquemment des soirées de cette qualité.
J’avais choisi, ce qui me fut d'ailleurs reproché, de faire interpréter les diaboliques sorcières par un trio de jeunes filles grâce auxquelles les sinistres prédictions faisaient davantage penser au chant des sirènes qui captive Ulysse sur sa nef qu’à l’infâme mélopée émanant de leur chaudron. Ionesco devait faire beaucoup mieux dans son Macbett, mis en scène par Jacques Mauclair, les trois démones, dont Brigitte Fossey, se livrant à un strip tease intégral pour séduire Macbeth et Banquo. À la radio, ce n'était pas possible : chaque art a ses limites.
PREMIÈRE SORCIÈRE
Quand donc nous retrouverons-nous toutes trois,
Sous le tonnerre, les éclairs ou sous la pluie ?
DEUXIÈME SORCIÈRE
Quand le charivari aura fini,
Quand le combat sera gagné. Ou quand on le perdra.
TROISIÈME SORCIÈRE
Ce qui sera avant que le soleil se couche.
PREMIÈRE SORCIÈRE
Et où cela ?
DEUXIÈME SORCIÈRE
Dessus la lande.
TROISIÈME SORCIÈRE
Où nous allons à la rencontre de Macbeth.
PREMIÈRE SORCIÈRE
M’y voici, Graymalkin !
DEUXIÈME SORCIÈRE
Et Pollock le crapaud me hèle... Allons !
LES TROIS SORCIÈRES, ensemble.
Ce qui est beau est laid, et laid ce qui est beau :
Volons par le brouillard et l’air empuanti.
faire représenter
les diaboliques sorcières... par des hommes. Comme au temps de Shakespeare. C’est un travail magnifique, auquel je n’ai participé qu’avec toute la modestie d’un traducteur. Sa troupe, essentiellement composée d’anciens élèves du Cours Florent, a répété durant des mois cette oeuvre difficile, dont on a vu récemment la production au théâtre Bernard-Marie Koltès de Nanterre Université.Lydia Besson
À suivre...
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MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale 5/9
Retour à Hamlet.
Quelques années après cette réalisation de Macbeth à Royaumont, en 1974 pour être précis, je suis allé trouver dans sa loge Claude Rich, qui jouait alors Le vicaire au Théâtre de Paris. J’étais chargé d’une ambassade, de la part d’Yves Jaigu, alors directeur de France-Culture, et de Francis Antoine, responsable des programmes : lui proposer d’interpréter pour notre chaîne soit Lorenzaccio soit Hamlet. À ma grande satisfaction, il a choisi ce dernier (alors qu’il devait incarner un peu plus tard la pièce de Musset à la Comédie française sous la direction de Franco Zeffirelli). De nouveau au travail sur le texte, qui n’en finit pas de faire découvrir ses richesses, mais cette fois version intégrale, quatre heures en tout, et beaucoup de corrections pour éclairer l’intrigue, rendre le dialogue plus fluide, accentuer les effets dramatiques, soutenus de surcroît par une musique originale de Georges Aperghis, un des compositeurs les plus talentueux que j’aie jamais rencontrés. Je me souviens de la façon dont il avait traduit, par une succession ingénieuse de tierces et de quartes ascendantes la longue montée vers les remparts d’Elseneur, où Hamlet va rencontrer le spectre de son père. Ainsi que de son illustration des couplets
chantés par Ophélie devenue folle.OPHÉLIE
Dis-moi ô comment reconnaître
Du faux un amour véritable :
Il porte bâton et sandale,
Et sur sa tête un chapeau rond.
Bonne dame, il est parti,
Il est mort, il est enfui,
À sa tête une bruyère,
Une pierre à ses talons.
Hamlet est une tragédie, c’est-à-dire le combat désespéré d’un homme contre son destin, dont les circonstances politiques ont fait une fatalité. Pour faire apparaître le rôle des circonstances, Claude Mourthé n’a pas éprouvé le besoin de rechercher des « éclairages » inédits. Il n’a pas eu à forcer Shakespeare, à le mettre au goût du jour. Il lui a suffi de nous faire entendre ce qui est écrit. Mais de nous le faire entendre de l’intérieur. Seule, une direction rigoureuse, inspirée, des comédiens pouvait permettre d’arriver à ce résultat. Télérama déc.73.
Il est rare de sentir un tel accord entre les divers éléments d’une oeuvre radiophonique. De la traduction — à la fois de totale fidélité et de brillante recréation — à l’adaptation intégrale de la tragédie de Shakespeare pour en mobiliser toutes les puissances évocatrices et dramatiques, jusqu’à la réalisation, véritable invention d’un espace sonore dans toutes ses dimensions. Le Figaro 30/12/71.
Claude Rich a été admirable : normal, le rôle était fait pour lui, et tout comme Gérard Philipe et Michel Bouquet, il est bien regrettable que ces trois immenses acteurs ne l’aient jamais interprété au théâtre.HAMLET, à sa mère.
Vous, cessez de vous tordre les mains ! Paix ! Asseyez-vous, que je vous torde le coeur, oui, je m’en vais le tordre, s’il n’est pas toutefois d’un matériau trop dur, et si la maudite habitude ne l’a pas cuirassé contre toute raison.
LA REINE
Qu’ai-je fait pour que tu oses élever ainsi la voix contre moi ?
HAMLET
Un acte qui souille la grâce et la rougissante pudeur, un acte qui fait de la vertu une hypocrite, ôte le rose du front d’un amour innocent pour y poser une pustule, rend les voeux du mariage aussi faux que serment de joueur : après lui, un contrat n’a plus d’âme, et la douce religion n’est qu’une rapsodie de mots ; le ciel rougit, sa matière solide, complexe, la face morne, comme au jour du jugement, se révulse !
LA REINE
Quel acte, mon Dieu, pour gronder si fort à son prologue ?
HAMLET
Voyez ce portrait-ci, et voyez celui-là : ils représentent les deux frères. Voyez : quelle grâce dans ce sourcil ; les boucles d’Hypérion, le front même de Jupiter, pour menacer et pour commander ; l’oeil de Mars, le port du messager Mercure quand il vient se poser sur une colline entre ciel et terre. Par l’assemblage de ces traits, les dieux ont voulu montrer, à n’en pas douter, ce qu’est un homme : c’était votre mari. Et voici votre mari, épi gâté, injure à la santé de son frère. Avez-vous des yeux ? Avez-vous pu quitter le haut d’une montagne pour paître dans ce bourbier ?
trouver l’acteur idéal. Un coup de téléphone à Paul Meurisse, interprète de Brutus dans le Jules César monté par Jean Renoir aux arènes de Nîmes, m’a valu cette réponse, extrêmement courtoise : « Mon cher, quand on joue Hamlet, c’est
Hamlet qu’il faut jouer, et comme je n’ai plus l’âge du rôle... » Ce fut donc Daniel Ivernel, dont les nuages de postillons qu’il propulsait devant lui décourageaient souvent ses partenaires. Il a néanmoins été excellent dans Claudius. Encore un cher disparu.LE ROI
Ô le puant forfait, qui monte jusqu’au ciel ! Ô la plus ancienne et la plus originelle des malédictions, celle du meurtre d’un frère ! Prier. Je ne peux pas. Mon besoin de prier est aussi fort que ma volonté, mais ma faute, plus forte encore, défait mon intention, et tel un homme astreint à une double tâche, j’hésite à en choisir une et néglige les deux. Quoi ! cette maudite main est couverte, gros comme elle-même, du sang d’un frère, et il n’y a pas assez de pluie dans le ciel pour qu’elle redevienne aussi pure que neige ? À quoi sert la miséricorde si elle n’ose affronter le visage du crime ?
1990 — de Tom Stoppard : Rosencrantz et Guildenstern sont morts. C'est une réplique d'Hamlet, après que les deux espions de Claudius ont été éliminés par celui qu'ils devaient mettre à la raison. On assiste à la tragédie en quelque sorte des coulisses, à travers la vision personnelle des deux lascars. Au théâtre Antoine, à Paris, la pièce a été mise en scène par Claude Régy, ce dernier confiant à Michael Lonsdale et à Bernard Fresson ces deux rôles inventés par Shakespeare, des rôles secondaires mais si indispensables à l'action. Jean-Luc Moreau et Pierre Arditi les ont repris en 1976, avec succcès.
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MY SHAKESPEARE, une aventure théâtrale 6/9.
dans l’église (catholique) où il fut porté sur les fonds baptismaux et enseveli, en pied sur un mémorial où il est entouré de plusieurs de ses personnages, la Royal Shakespeare Company donne régulièrement son festival dans une réplique du théâtre du Globe (la première ayant brûlé en 1932) et on visite la maison natale, où sont exposées, en annexe, quelques éditions originales : j'en ai rapporté un poster, affiché depuis lors en bonne place dans mon bureau, et auquel j'ai simplement rajouté une belle paire de moustaches. Le portrait est-il authentique ? En tout cas, ce culte stratfordien, c’est beaucoup pour un auteur dont on a contesté longtemps jusqu’à l’existence, mais n'en est-il pas de même par exemple à Lourdes où nul, exceptée la petite Bernadette Soubirous, n’a jamais rencontré la Sainte Vierge ?Ce séjour avec ma famille en Angleterre devait avoir une autre conséquence.
Nous logions à Maidenhead, sur les bords de la Tamise, dans une auberge d’où l’on voyait des bateaux de plaisance stationner dans l’attente du passage d’une écluse. Alors que nous jouions sur un golf miniature, à l’arrière de l’auberge, il m’est venu une idée superbe :
transposer Le Roi Lear dans notre belle région du sud-ouest de la France, à laquelle je suis viscéralement attaché, et qui bénéficie, comme on le sait, d'une forte ascendance britannique. Ce serait un vieillard bougon qui courrait les champs de courses au grand dam de ses deux filles aînées et qui finirait fou pour avoir chassé sa petite Cordelia (Julie), une teen ager assez flirteuse et peu soucieuse de l’héritage de son vieux père, à qui elle voue cependant un amour très profond.C’était osé, mais le vent, si j’ose dire, soufflait de mon côté, puisque pour l’immense orage servant de cadre à la folie de Lear, j’ai pu me servir d’un événement récent : les catastrophiques inondations qui ont ravagé cette année-là le département du Gers, et voilà le vieux Lear réfugié, à la suite de ses débordements personnels, ceux d’un joueur invétéré et d’un père indocile, sur le toit d’une étable à cochons, en compagnie d’un ami, Sagnet, qui ne le quitte jamais (Kent) et d’un jeune arabe, Chérif, rencontré par hasard (le fou).
LE VIEUX
Qui est là ?
CHÉRIF
Votre fou préféré, m’ami. Nous avons dû nous noyer. (Regardant autour de lui) Non, nous ne nous sommes pas noyés, mais ça n’en vaut guère mieux.
LE VIEUX
Sagnet !
CHÉRIF
Allah soit loué ! Nous voilà au complet : fou et bouffons. Allah nous a envoyé sa ceinture de sauvetage. La comédie continue.
LE VIEUX
Où sommes-nous ?
CHÉRIF
Sur une maison. Remarquez : j’ai dit sur, et pas dans une maison. Sur le toit, pour ainsi dire, mais au sec.
SAGNET
Vous entendez ?
Grognements de porcs, en 2e plan.
CHÉRIF
Oui, ce sont de gentils gorets qui découvrent qu’ils ne savent pas nager. J’en déduis que ce toit est celui d’une étable à cochons. Mais rassurez-vous : nous ne les entendrons pas longtemps. L’eau monte.
SAGNET
Il faut filer !
CHÉRIF
Du calme, fils ! Ceci n’est pas un très bon jour pour se mettre à la nage.
Il retire sa veste et l’étend à plat sur le toit.
Mais comme tous les jours, nous n’en ferons pas moins notre prière, en direction de La Mecque bénie et du divin soleil, qui ne manque pas de se lever chaque jour, malgré tout.
Le Vieux l’observe d’un air méchant.
LE VIEUX
Avec qui as-tu rendez-vous ce matin ? Avec Mahomet ?
Puis il regarde le ciel d’un air encore plus méchant.
Tu es sûr qu’il se trouve par là ? Pourquoi pas de l’autre côté ?
Soudain en colère.
Demande-lui donc pourquoi il nous a laissé tomber !
par André Cayatte dans son film sur la peine capitale, tandis que Cordelia, renommée Julie, s’incarnait en Catherine Laborde, dont on ne sait pas toujours qu’en dehors de ses élégantes présentations du bulletin météo — mais elle ne pouvait prévoir les turbulences de mon Roi Lear —, elle est une très grande comédienne, qui m’a accompagné dans plus d’une aventure risquée.








































